Interview de Laurent Keoul Bolngar

Keoul

Interview de Laurent Keoul Bolngar
« Perspectives éthiques pour une gouvernance efficace au Tchad »
THERA: Bonjour cher Keoul. Je tiens à Vous dire merci d’avoir accepté cette interview. Avant tout j’aimerais savoir quel était le sentiment qui vous a habité pendant toute la rédaction de votre œuvre, sentiment qui permit à l’ouvrage de voir le jour ?

 

KEOUL BOLNGARLaurent KEOUL BOLNGAR
Merci pour l’opportunité que vous me donnez de parler de mon ouvrage. Dans mon avant-propos je faisais relever que j’avais beaucoup hésité avant d’écrire l’ouvrage. J’avais des velléités, à un certain moment, j’étais tenter d’abandonner ou bien de jeter l’éponge, mais je crois qu’il y a eu comme une force intérieure qui me galvanisait et qui me donnait l’énergie qu’il fallait pour arriver au bout. Le jour de la parution de mon ouvrage ma joie était indescriptible, c’est un premier pas, et je me suis dit que je ne pouvais pas m’arrêter à ce niveau.
THERA:Perspectives éthiques pour une gouvernance efficace au Tchad, tel est le titre que vous avez donné à votre œuvre. Au regard du but de la politique : Pouvoir, puissance et conservation de soi au pouvoir. Pourquoi vouloir remettre au cœur de l’action politique l’éthique comme le chemin pour retrouver les moyens d’une bonne gouvernance ? L’action politique dans son essence peut-elle faire chemin avec l’éthique ?

KEOUL BOLNGARLaurent KEOUL BOLNGAR
Globalement si on regarde nos pays et la politique contemporaine, c’est la Realpolitik qui est appliquée à tous les niveaux. Le général de Gaulle disait que la France n’a pas des amis mais plutôt des intérêts. Les Etats sont préoccupés par leurs intérêts que par les principes éthiques. On sacrifie l’idéal au profit des intérêts. Dans certains Etats, les dirigeants n’ont d’autres buts que la conservation du pouvoir au sens machiavélique du terme, tout faire pour durer aussi longtemps que possible au perchoir. Mais avant de parler de l’éthique comme chemin pour retrouver les moyens d’une bonne gouvernance, je voudrais dire que la politique est une notion polysémique. Le monde évolue à une vitesse de croisière avec des implications et des ramifications complexes, et la politique se trouve fortement rattachée à cette évolution de telle sorte qu’en politique s’entremêlent et s’imbriquent les notions de la communauté, de la lutte, de la conservation du pouvoir, de la gestion et de l’économie, la liste n’est pas exhaustive. Dans la conception platonicienne la politique est la science du bien par excellence, pour Platon la politique est inséparable de la morale. C’est son disciple Aristote qui nous donnera une définition éthique de la politique, celle-ci est définie comme la plus haute de toutes les sciences car elle a pour but d’établir le bien de tous au moyen de la justice. C’est les deux notions bien et justice qui m’intéressent ici. La bonne gouvernance est une notion normative donc fondamentalement éthique. Elle met un accent particulier sur la bonne gestion, sur la justice dans les institutions, sur la redevabilité, sur le management des institutions, la probité morale et la conscience professionnelle, etc. De ce point de vue, la politique et l’éthique sont inséparables. Le rôle d’un Etat, est de veiller au bien-être de son peuple, bien nourrir son peuple, bien le soigner, bien l’éduquer. C’est ce que nous formalisons par le sigle SNE. A notre avis, appliquer une politique pareille, c’est faire œuvre de justice et de démocratie.
Dans l’action politique c’est la définition qu’en donne Hannah Arendt dans son ouvrage la condition de l’homme moderne qui semble me donner un bon recadrage de la fragmentation définitionnelle de la politique. Elle conçoit la politique en termes d’action et de la liberté. Les problèmes fondamentaux auxquels nous sommes confrontés dans le monde moderne « sont ceux de l’organisation politique des sociétés de masse et de l’intégration politique du pouvoir technique ». Il s’agit de comprendre en quoi la société de masse et le déploiement de la technique contribuent à mettre en danger les institutions politiques et de savoir si dans ce monde qui a déjà connu un certain type de réponse catastrophique à ses difficultés ayant consisté à vouloir se passer des hommes en tant qu’acteurs., la politique est encore possible,, si elle peut encore avoir un sens pour les citoyens, alors que les expériences de ce siècle semblent montrer qu’elle n’apporte que du malheur et que vivre dans une démocratie de masse soustraite à la terreur n’est pas une condition suffisante pour nous faire échapper à l’impuissance.
Il est bien vrai que l’essence de la politique est l’action mais cette action n’a du sens que dans la mesure où le bien-être et le progrès des citoyens sont recherchés comme finalité. Si les dirigeants pensent qu’ils viennent au pouvoir pour parfaire l’idéologie de leur parti politique ou bien se servir et non servir, ils se trompent et ne savent pas pourquoi ils sont là. Donc tout Etat épris de son peuple et de son bien-être doit appliquer l’égalité des chances, la justice sociale, car il s’agit dans le quotidien de l’action politique de rechercher le bien de l’homme. C’est certaines conceptions idéologiques de la politique qui font déplacer le curseur et font que la politique est assimilée à la terreur, au clientélisme, à la gabegie, au paternalisme etc.
Généralement le discours de l’homme politique est tributaire de l’idéal politique, mais c’est au niveau de l’action que tous les problèmes surgissent. Si le Président de la République est entouré des conseillers c’est pour qu’on puisse l’orienter dans le sens du bien.

THERA:Votre ouvrage est un appel à l’unité, à une sincère rencontre et de cohabitation pacifique et constructive entre les différents groupes ethniques du Tchad. Cette entreprise n’est-elle pas vouée à l’échec dans un contexte, où règne la haine de l’autre ? Ou l’hostilité sans précèdent règne entre certains peuples ? Où un sudiste est étranger et traité comme tel à l’Est du pays ?

 

KEOUL BOLNGARLaurent KEOUL BOLNGAR
Le problème de l’Afrique tout comme du Tchad est celui des communautés culturelles et ethniques qui ont souvent des intérêts antagonistes mais quelques fois identiques. Les aspirations de chaque communauté est de s’emparer du pouvoir, profiter des avantages que recèlent ce denier. C’est ce que J. François Bayart appelle la politique du ventre ou autrement dit « manger l’Etat ». Par exemple pour les votes précisément, ce ne sont pas les programmes d’action des candidats qui font la différence entre les candidats mais uniquement leur appartenance ethnique qui est mise en évidence. Nous avons fait le diagnostic de la cohésion sociale au Tchad en montrant à la fois l’aspiration des uns et des autres à vivre ensemble, les rencontres interreligieuses, les initiatives comme la Journée Nationale de la Cohabitation Pacifique sont positives. Mais il reste à souligner le problème fondamental, c’est le repli communautaire et ethnique qui est très prononcé. Les vraies questions ne sont pas abordées, et on réalise qu’il y a comme une hypocrisie dans l’accueil de l’autre. Pour arriver à vivre ensemble, il faut nécessairement passer par les voies de la justice, du pardon et de la réconciliation. Ce sont les hommes qui font le contexte et non l’inverse, le contexte actuel de peur de l’autre, de la haine de l’autre ou les gens se méfient des uns des autres peut être transformé par l’éducation. D’où l’invitation que j’adresse à l’Etat tchadien de faire de nos écoles et universités un creuset de paix, un lieu de brassage ou les cultures se rencontrent et se côtoient en préservant les intérêts de la République. Car la République est un ensemble des valeurs centrées autour du principe d’égalité de traitement des administrés face à la loi, face à la règle de droit. Il faut briser les liens affectifs entre les administrés et les dirigeants et se focaliser essentiellement sur ce qu’exige le droit. On ne bâtit une nation sur les antagonismes et les replis identitaires mais sur des valeurs unifiées auxquelles chaque entité culturelle se trouve greffée aux autres. Le peuple ignore dans la plupart des cas les principes et les mécanismes fondamentaux de fonctionnement d’un Etat. Seul le savoir peut être un remède à cela.
THERA: L’invitation au changement, est le fil conducteur de l’œuvre. Cette invitation, plus qu’une urgence est un impératif « Catégorique » pour le peuple tchadien, en particulier, et en général pour le continent noir endormi dans un sommeil moribond ». Oui au changement ! Mais d’où doit-il commencer ? De qui viendra-t-il ? Selon vous, qu’est-ce qui doit ou peut être l’élément déclencheur ? Le moteur du basculement tant souhaité ?

 

KEOUL BOLNGARLaurent KEOUL BOLNGAR

Après analyse de notre société tchadienne prise globalement le tableau qui s’offre à nous est celui de la corruption galopante, du tribalisme, de l’intolérance, du gain facile, du recours à l’irrationnel, de la violence, du fanatisme, de l’oisiveté et de la flânerie, de la prévarication, de la dépendance, du parasitisme, de l’impunité, etc. Tel est le poison qui paralyse nos institutions jusqu’aux couches sociales.
Je le disais dans mon ouvrage que le mode opératoire du changement n’est pas une affaire d’un petit groupe. Il s’agit d’un travail au niveau communautaire, bref de tout le peuple tchadien qui doit coupler un changement au niveau de l’agir et de l’être. Personne dans ce combat de changement ne peut se substituer à l’autre ou chercher à changer à la place de l’autre. C’est finalement à chaque niveau que ce changement est envisageable en commençant par l’Etat jusqu’au citoyen lambda. Comme un seul individu, nous devrions dire « non » de manière unanime à certaines pratiques déviantes de notre société.
John Dewey Juriste et Philosophe américain faisait remarquer que le devoir moral suprême de la communauté est d’éduquer. Par la loi et ses punitions, par l’agitation et la discussion sociale, la société peut s’organiser et se former d’une manière plus ou moins fortuite au petit bonheur, par la chance. Mais par l’éducation, la société peut formuler ses propres fins, peut organiser ses propres moyens et ressources et façonner ainsi la direction où elle désire aller.
THERA: Après 20 ans de stabilité, le peuple malien est retombé de plus belle au fond du gouffre. Le peuple sénégalais avec les mouvements du Y’en a marre et autre a éjecté Abdoulaye Wade loin du fauteuil présidentiel. Aujourd’hui le peuple burkinabè, le pays des hommes intègres est plus que jamais décidé pour un Burkina démocratique et délivré de toute forme de dictature. Comment le peuple tchadien suit-t-il l’évolution de cette actualité ? Cela constitue-t-il pour vous un espoir ?

 

KEOUL BOLNGARLaurent KEOUL BOLNGAR

Antoine de Saint Exupéry dans son œuvre le Petit Prince disait que si vous demandez à un peuple d’aller se jeter à la mer, il va se révolter. Tous ces troubles son liés au fait que les institutions en Afrique ne sont pas crédibles. La question fondamentale qui me revient à l’esprit est celle-ci : Pourquoi les leaders africains n’arrivent pas à assumer avec compétence, dignité, honneur et surtout probité morale les fonctions publiques qui leur sont confiées ? La gloutonnerie du pouvoir est ce qui caractérise globalement nos Etats. Ce qui s’est passe au Sénégal et au Burkina est signal fort pour tous les Etats africains. C’est vrai que ce n’est pas transposable partout tellement les situations de chaque pays sont spécifiques. Mais ce qu’il faut retenir, il y une prise de conscience accompagnée d’une volonté de vouloir changer la cours des choses, le peuple sénégalais et burkinabé se sont montrés matures, c’est une leçon à internaliser pour changer les choses. Au Tchad comme partout, nous suivons l’évolution de cette actualité, ce ne sont pas des choses qui laissent indifférents, l’espoir du pouvoir incarné par le peuple commence par devenir une réalité sous certains cieux, mais la poudre de cet espoir ne tardera pas à se répandre sur tout le continent

THERA: Où trouver votre œuvre ? Quel message pour les lecteurs ?

 

KEOUL BOLNGARLaurent KEOUL BOLNGAR

Mon ouvrage est vendu dans les librairies en France. Mais je rassure d’ores et déjà mes lecteurs que les ouvrages seront bientôt disponibles au Tchad.
Monsieur Bolngar, quel message avez-vous aujourd’hui pour ces présidents africains qui font de l’intimidation et la terreur leur cheval de bataille pour s’accrocher désespérément au pouvoir ?

Laurent KEOUL BOLNGAR

Je fais partie de ceux-là qui croient au sacro principe de la démocratie, le pouvoir appartient au peuple et la liberté est l’expression ultime de ce pouvoir. Qui utilise l’épée et de l’intimidation pour régner, son départ du pouvoir sera précipité de la même manière. La question que je me pose est celle-ci : Pourquoi est-il difficile aux dirigeants africains de quitter le pouvoir ? Dans son discours en Ethiopie Obama disait ce qui suit : « Les progrès démocratiques en Afrique sont en danger quand des dirigeants refusent de quitter le pouvoir à l’issue de leur mandat ». Prenant l’Afrique globalement, je peux dire que les dirigeants africains ne sont pas près pour la démocratie, car la plupart d’entre eux ne respectent pas leurs lois fondamentales. Le message que j’adresse aux présidents c’est de quitter le pouvoir quand leur mandat arrive à échéance et de ne pas manipuler la constitution pour y rester. Ils ne sont pas incontournables et inchangeables. Et je demeure aussi de ceux qui croient dure comme fer que le développement de l’Afrique dépend étroitement de la démocratie parce que tous les Africains comme tout le monde aspirent au bien-être et à la liberté. Pour répéter Obama, Personne ne devrait être Président à vie.

 

Cher Keoul, permettez moi je vous exprimer toute ma joie et ma reconnaissance. C’est votre première oeuvre, je souhaite vous interviewer, dans un future très proche, sur les novelles en cours. Merci encore et à très bientôt donc….

 

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