Conte, Jacques Salomé: Le conte de l’homme très amoureux…

Le conte de l’homme très amoureux

 Il était une fois un homme qui avait un perroquet merveilleux, en fait une perroquette, qu’il aimait d’un amour si fou qu’il confondait sentiment et relation. Ce qui est très fréquent chez les humains, mais peut fréquent chez les psittacidés. Il avait fait construire et installé pour sa perroquette une cage tout en or possédant tout le confort moderne : salle de bain avec eau bouillonnante, cuisine super-équipée, four à micro-onde, lave-vaisselle, broyeur, mixeur, chambres somptueuses à télévision incorporées, moquette, lustre, mobilier Henri IV façon IKEA, etc.

Chaque matin, cet homme suppliait sa bien-aimée :  cotorra-perroquet-vert_~k3693908

      Tu sais combien je t’aime, si quelque chose peut te faire plaisir, n’hésite pas, demande-le, je veux te l’offrir !

Et tous les matins, la perroquette lui demandait :

      Ouvre la porte de ma cage, laisse-moi partir…voilà le seul cadeau qui me ferait vraiment plaisir !

      Ah ! tu me déchires, répondait l’homme. Demande-moi tout ce que tu veux, je te le donne, sauf la liberté. Car je t’aime si fort que je ne peux vivre sans toi. Je te veux à moi tout seul.

Demande-moi tout ce que je veux…pour te faire plaisir.

Un matin, fidèle à sa conduite, il demanda à la perroquette qu’il aimait si fort ce qui lui ferait plaisir. La perroquette adorée lui dit :

      Pourrais-tu faire un voyage pour moi ?

      Oui, oui, tout ce que tu veux !

      Pourrais-tu aller vers les Iles du Désir, transmettre un message à mon grand-père qui habite là-bas.

      Avec plaisir, s’empressa l’homme. Ah ! que je suis heureux ! Tu me demandes enfin quelque chose pour toi et je peux te satisfaire. Mais comment reconnaîtrai-je ton grand-père ?

      C’est très simple. Quand tu arriveras aux Iles du Désir, demande où se trouve la plage qu’on appelle : Plage de la fidélité.

      Es-tu sûre que c’est sur cette plage que se trouve ton grand-père ?

      Oui, oui, tu verras. Il y a derrière cette plage une montagne qui s’appelle : Respect de soi.

Cette plage est au fond d’une baie, que tout le monde connait sous le nom de : Baie de la Responsabilité. Sur cette plage il y a des cocotiers d’une espèce très particulière, qu’on nomme là-bas : Affirmation de soi et au sol des coquillages d’une variété très rare, appelée : Pouvoir se dire.

Tu lèveras les yeux, et tu verras tout en haut du plus grand des cocotiers…mon grand-père !tu ne peux te tromper, il est très vieux, il porte une moustache à la Brassens, il a des yeux tendres et bleus comme Jean Ferrat, il a un pull-over arc-en-ciel comme ceux de Julos Beaucarne.

Tu ne peux pas te tromper !

       Et que dois-je lui dire ?

      Dis-lui simplement :

       Je viens à la demande de ta petite-fille.

      Dis-lui comment je vis. Dis-lui surtout tout ce que tu fais pour moi : la cage en or, la moquette, la salle de bain, la télévision…Dis-lui tout ce que tu fais pour moi avec tant d’amour.

      Tu crois qu’il me croira ! Il va peut-être penser que je me vante. Ce que je fais pour toi, je le fais uniquement par amour, tu le sais !

      Ne crains rien, il te croira sur parole. Surtout quand tu lui auras dit mon nom secret.

      Tu as un nom secret ! s’écria l’homme soudain en colère. Tu ne me l’as jamais dit. Tu m’as trompé, comment as-tu pu me faire ça ?

      La perroquette lui répondit :

      Je ne t’ai pas trompé, c’est une vieille coutume de chez nous. Nous avons tous un nom secret, que seuls connaissent nos parents. Et aujourd’hui en te le disant, je dévoile une règle importante de ma vie de perroquette. Une règle vitale que tous, un jour, nous devons suivre. Et ce jour est arrivé.

      Et quel est ce nom secret ? demanda l’homme un peu radouci.

      Je m’appelle : T’es toi quand tu parles.

L’homme demanda :

      TAIS-TOI QUAND TU PARLES ?

      Non, TU ES TOI QUAND TU PARLES !

      S’impatienta la perroquette. Allez, va, va dire de ma part à mon grand-père tout ce que je t’ai dit.

L’homme prit un billet d’avion en première classe. Arrivé aux Iles du Désir, il chercha la Baie de la Responsabilité. Il repéra la montagne Respect de soi, débarqua sur la Plage de la fidélité, découvrit les cocotiers de cette espèce particulière appelée Affirmation de soi, remarqua bien les coquillages nacrés que tous connaissent sous le nom de Pouvoir se dire. Il vit bien, tout en haut du plus grand des cocotiers, un beau vieillard de perroquet à la moustache de Brassens, aux yeux bleus de Ferrat, au pull-over arc-en-ciel de Julos, qui riait aux éclats avec un rire que seul Jaques Brel savait offrir.

      Je viens de la part de ta petite-fille ! hurla l’homme.

      Tu connais ma petite-fille ! s’écria tout joyeux le grand-père.

      Oui, elle vit avec moi, j’ai tout fait pour son bonheur, dit-il avec une quinte de toux qui secouant sa poitrine.

      Ah s’étonna le grand-père. Tu étouffais pour son bonheur !

      Non, non, j’ai tout fais pour son bonheur.

      Oui, oui, répondit le grand-père, j’ai bien entendu, peux-tu m’en dire plus ?

      J’ai acheté pour elle une cage en or.

      Une cage en or, ce n’est pas possible !

      Si, si ! s’écria l’homme, fier de lui. Avec tout le confort moderne, elle ne manque de rien, ta petite-fille, je peux te rassurer.

      Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! hurla le grand-père, tu as fais ça ! Tu as fait tout ça ! Ahah

Puis il est tombé foudroyé sur la plage en faisant Ahah.

      Ahah ! j’ai bien entendu, s’écria la perroquette, qui tomba soudain foudroyée, sans un mot de plus, sur la moquette de la cage.

      Mon Dieu, qu’ai-je fait, s’écria l’homme, je n’aurais jamais dû lui répéter cela. J’ai tué mon amour. Il prit tendrement la perroquette dans ses bras, la porta, en larmes, dans son jardin d’été. Lui qui n’avait jamais  pleuré de sa vie.

Il prit tout de suite la décision d’enterrer la perroquette tant chérie près de sa maison, pour la garder encore un peu, près de lui pour toujours. Il la déposa sur le sol pour aller chercher sa bêche préférée, n’eut pas le temps de se relever…la perroquette d’un seul coup d’ailes d’éleva dans les airs et se posa sur la plus haute branche d’un chêne, de là sauta sur un hêtre, car elle préférait l’être aux chaines.

Puis elle dit à l’homme ébahi :

      Merci de tout mon cœur de m’avoir transmis le message de mon grand-père. Merci à toi de me l’avoir rapporté.

      Mais de quel message parles-tu ? sanglota l’homme. Ne pars pas, par pitié, rentre dans ta cage, je te donnerai tout ce que tu me demanderas…Mais quel message t’ai-je donc transmis ? Demanda-t-il encore.

      Le message du chemin de ma liberté.

      Reviens, supplia l’homme, reviens, ne t’en va pas, je t’aime, je t’aime, j’ai besoin de toi.

      Si tu veux j’installerai un ascenseur dans ta cage. Je la ferai agrandir, je l’offrir une île et j’y planterai des cocotiers. Reste avec moi, je t’en supplie !

La perroquette, avant de s’en voler vers le bleu du ciel, lui dit :

      N’oublie jamais mon nom secret : T’es toi quand tu parles. Je t’offre ce nom comme un cadeau. Puisque tu m’as aimée, je te donne le droit de l’utiliser pour toi…ou pour ceux que tu aimeras vraiment. Puis elle disparut vers les saisons de sa vie…qui comme chacun le sait, n’ont pas d’âge…

Source : Jacques SALOME, Contes à guérir Conte à grandir, éd. Albin Michel, 1993.

Publicités
Catégories : Amour, Ouvertures, Philosophie | 3 Commentaires

Navigation des articles

3 réflexions sur “Conte, Jacques Salomé: Le conte de l’homme très amoureux…

  1. Thérèse BOUTCHUENG

    DE BELLES HISTOIRES DE LA VIE; cOME QUOI, on ne peut aimer en emprisonnant. La meileure expression de l’amour ne saurait se passer d’un véritable expression de liberté des personnes engagées dans cette noble aventure.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour cette belle perception. Jacque Salomé est un auteur admirable. Tous ces sont sont riches et d’une beauté exceptionnelle. Ici, il faut aimer, aimer de tout coeur mais dans la liberté. aimer l’autre tout en le laissant être lui-même. Cette démarche me semble un exercice difficile dans l’amour cependant nécessaire car il est source d’épanouissement et de bonheur mutuel.

      J'aime

  2. Si les sentiments d’amour sont naturels. Si le sentiment d’aimé n’épargne personne, aucun être. Il est cependant difficile de savoir comment aimer vraiment? Beaucoup, conviennent après quelques expériences, qu’il ne suffit pas d’aimer. Les êtres, les hommes particulièrement ont inventé beaucoup de science: histoire, science du passé humain. Biologie, science du vivant, philosophie, « science » au multiples définitions controversées. Mais à ma connaissance, « la science de l’amour », ça n’existe pas encore. Et pour tout c’est le sujet le plus courant, l’affaire de tous, couleurs et âges confondus.

    J'aime

Welcome !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :